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Rembrandt Bugatti

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Le fils cadet de Carlo, Rembrandt , né le 16 octobre 1884 à Milan, est sans nul doute le plus doué de cette famille d’artistes. Ses sculptures animalières révèlent un talent extraordinaire et sont aujourd’hui très recherchées. Une santé défaillante et un état psychologique fragile pousseront ce génie solitaire et renfermé au suicide, à l’âge de 31 ans seulement.

Son prénom est choisi par son oncle, le peintre Giovanni Seguantini, “pour encourager le sort”. En famille, on le surnomme Pempa . Comme Ettore, l’enfance de Rembrandt est bercée par le milieu artistique et non-conformiste de la famille Bugatti, à cette différence près que sa mère, Teresa , reporte sur lui les frustrations de sa jeunesse dues à une santé fragile aggravée par la naissance difficile de Rembrandt. Agée d’à peine 30 ans, Teresa est obligée de se ménager et de mener une vie très calme et retirée, et son amertume ne cessera de croître. Malgré l’attitude très dure de sa mère envers lui, Rembrandt restera un fils aimant et respectueux, mais sera psychologiquement marqué à vie par ce manque affectif.

Rembrandt, dès son plus jeune âge, rêve de devenir chauffeur de locomotives et son père l’oriente vers une carrière d’ingénieur. Il le fait travailler dans son atelier pour lui apprendre à se servir de ses mains. Rembrandt n’a que 14 ans en 1899 quand son père Carlo et le sculpteur Troubetzkoï découvrent dans l’atelier une sculpture encore humide représentant un paysan conduisant des vaches par une corde. Les deux hommes sont éblouis par la qualité artistique de cette sculpture qui est la toute première oeuvre connue de Rembrandt.
Sur les recommandations de Troubetzkoï, Rembrandt rentre à l’Académie Brera de Milan où il acquiert rapidement la réputation d’un élève surdoué. Ettore avait découvert avant les autres les dons de son frère, puisqu’il avait quitté cette même académie un an plus tôt, quand il s’aperçut que Rembrandt était beaucoup plus doué que lui ...

Le 29 septembre 1899, son oncle Giovanni Segantini meurt et Rembrandt est très marqué par cette disparition. Il souffre également de son physique : il est très grand (1.93m), doué d’une force peu commune, dégingandé et affublé d’une tête toute en longueur avec un front proéminent. Cet adolescent renfermé et taciturne se réfugie dans le travail et produit de nombreuses oeuvres entre 1900 et 1903. En 1903, âgé de 18 ans, il expose pour la première fois à la Biennale d’Art de Venise, où il exposera également en 1907, 1909, 1910 et 1914. Puis il expose à Turin et à Milan, et devient membre de la Société Nationale des Beaux-Arts de Paris.

Tournant important dans sa vie en 1904, puisqu’il suit Carlo et Teresa à Paris qui s’installent rue Jeanne d’Arc dans le 13° arrondissement. Son père a vendu son atelier Milanais de fabrication de meubles, très attiré par la France et par le rayonnement artistique de Paris. Rembrandt se rend souvent au Jardin des Plantes à cause des animaux qui y sont gardés et qui lui servent de modèles. Il est alors contacté par Adrien-Aurélien Hébrard , de la galerie Hébrard, 8 rue Royale à Paris, et propriétaire de la célèbre fonderie d’Art qui porte son nom. Hébrard lui fait signer un contrat de préemption provisoire le 22 juillet 1904. Comme il l’a fait 2 ans plus tôt pour Ettore avec le contrat de Dietrich, Carlo Bugatti doit contresigner le contrat avec Hébrard puisque Rembrandt est encore mineur. Un contrat d’exclusivité sera signé un an plus tard, le 10 juillet 1905, également contresigné par Carlo.

Cette période 1904-1905 est féconde, Rembrandt réalise une centaine d’oeuvres qui seront vendues par Hébard dans sa galerie où il expose régulièrement. Rembrandt se plaint néanmoins d’être devenu un “sculpteur de salon bourgeois” et d’être contraint de fournir des oeuvres de petite taille qui se vendent bien. Il expose également cette même année 1904 au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts à Paris, dont il est membre depuis 1903. C’est également pendant cette année 1904 qu’il sculpte son fameux “Eléphant dressé jouant”, qui sera légèrement modifié et fondu en argent 24 ans plus tard pour servir de mascotte de radiateur à la célèbre Bugatti Type 41, la Royale, conçue par Ettore en 1928.

En 1905, Rembrandt expose pour la première fois au Salon d’automne, au Grand Palais des Champs Elysées à Paris. Il y présente notamment deux oeuvres remarquables, existant en un seul exemplaire : “Dix minutes de repos” et “Le marché aux chevaux”. Il exposera presque chaque année au Salon d’automne jusqu’en 1916. Sans doute toujours complexé par son physique, Rembrandt fait preuve d’une extrême élégance vestimentaire et, comme son père Carlo, dessine lui-même ses vêtements. Cette recherche esthétique et cette élégance sont une constante dans la famille, Ettore n’étant pas en reste, loin s’en faut ...

En 1906, Rembrandt côtoie le peintre Modigliani, le poète Guillaume Apollinaire et le peintre André Derain qui deviendra beaucoup plus tard un ami et fidèle client d’Ettore Bugatti. Il sculpte cette année-là plus de trente oeuvres, dont près de la moitié représentent des nus féminins. Rembrandt vient de vivre les plus heureuses années de sa vie, à Paris. Ses oeuvres se vendent bien, même si le contrat signé avec Hébrard ne lui laisse que des miettes sur le produit des ventes, mais il habite toujours chez ses parents et n’a pas de soucis financiers.

En 1907, il est invité par la Société Royale de Zoologie d’Anvers et part s’installer en Belgique. Cette institution accueille chaque année de jeunes sculpteurs en organisant expositions et ventes de leurs oeuvres. Comme invité, Rembrandt peut accéder librement au Zoo d’Anvers, le plus grand d’Europe à l’époque. Un atelier est mis à la disposition des artistes, mais ils doivent payer eux-mêmes leur logement. Rembrandt est accueilli très chaleureusement dans la famille du Consul Général de France à Anvers, François Crozier. Il expose au Salon de printemps de “La Libre Esthétique” à Bruxelles où il rencontre un large succès.

Pendant ses 7 années en Belgique, entre 1907 et 1914, Rembrandt travaille énormément, passant le plus clair de son temps au Zoo et dans son atelier situé Rempart des Béguines. S’il côtoie de nombreux jeunes artistes comme Albéric Collin, Edward Deckers, Isidore Opsomer ou encore Walter Vaes , Rembrandt reste toujours aussi solitaire, renfermé et peu à l’aise dans les réunions mondaines. Rembrandt commence à connaitre des soucis financiers, sa grande générosité envers ses compagnons et ses dépenses vestimentaires n’y étant pas étrangères. Lorsqu’il est réellement dans le besoin, il fait appel malgré ses réticences à son frère Ettore.

Il se rend souvent à Paris chez Hébrard, pour contrôler les moules de ses bronzes, et fréquente Pablo Picasso, Max Jacob, André Derain, Maurice de Vlaminck et André Salmon. Mais il commence à se désintéresser de la commercialisation de ses oeuvres et préfère exposer en Belgique, à Bruxelles en 1908 et 1910, et à Liège en 1909. Son état de santé s’aggrave : il souffre de toux violentes et va passer des examens à Paris. Le diagnostic du médecin est sans appel : il a contracté la tuberculose. En décembre 1909, Ettore Bugatti vient de créer sa fabrique d’Automobiles et de s’installer dans une somptueuse villa, il convie toute sa famille à passer Noël à Molsheim. Malgré sa tuberculose, Rembrandt s’y rend et arrivera même à caser sa grande carcasse dans la Type 10, le Pur-Sang crée par son frère.

En juin 1910, Rembrandt expose à la Société Royale de Zoologie d’Anvers. Les critiques sont unanimes et encensent ce jeune artiste (il n’a que 26 ans). Le 22 mars 1911, il est promu au grade de Chevalier de la Légion d’Honneur par la France, à la demande d’Hébrard. Les années se suivent et se ressemblent : Rembrandt éprouve toujours le même mal de vivre, on ne lui connait pas de conquête féminine, il est de plus en plus solitaire. Même les succès de ses expositions n’arrivent pas à le sortir de son état psychologique désastreux. Au cours de l’année 1912, il écrit cette lettre en Italien à son frère Ettore qu’il adore, malgré leurs caractères tellement opposés :

Mon cher Totor,
Je suis content que tu me donnes de tes nouvelles. Moi, je ne t’écris jamais car je n’ai rien de nouveau à te raconter. L’année est comme le mois, se passe; le mois comme les jours; les jours comme les heures qui se suivent, monotones, sans joie ni plaisir.
Si, j’ai encore des moments de bonheur en pensant à la réussite de mon oeuvre que j’entreprends et qui m’occupera pendant trois ou quatre ans avant d’en voir la fin. J’espère et je crois avoir réussi à faire une oeuvre qu’aucun sculpteur animalier ancien ou moderne n’a fait. Tu peux disposer de mon atelier quand tu le veux et le temps que tu voudras. Je suis étonné pour le buste du Prince, il y a bien longtemps qu’il est fait, et tu peux lui dire de ma part, d’aller le réclamer et qu’il n’y a rien à débourser. Je te demanderai quelque chose, maman a dû te le dire, car je lui ai écrit enfin ! Je n’abuse pas de ta bonté et je renonce à te le demander encore.
Le 16 octobre, bois à ma santé et pense à moi ce jour-là, je serai moins seul. Ici, c’est comme si j’étais dans un désert entre des sauvages. Ma consolation, c’est le jardin zoologique où je passe toute ma journée.
Embrasses tous mes petits neveux, ta femme, et toi.
Ton frère, Pempa

En novembre 1913, le célèbre critique d’art André Salmon publie un long et élogieux article sur l’oeuvre de Rembrandt dans la revue mensuelle “Art et Décoration”. Pendant ce temps, Rembrandt est en proie à des problèmes de santé de plus en plus fréquents et à une situation financière désastreuse. Courant 1913, il écrit cette lettre, en Français, à son frère Ettore (seule l’orthographe a été corrigée !) :

Mon cher Ettore,
Je t’écris ce quelques mots non pas avec l’idée de t’exploiter : c’est dans un moment de découragement que je t’écris. Depuis que je suis ici à Anvers, ma vie n’a pas changé. Au commencement cela m’amusait mais maintenant cette vie m’écoeure. Pense que depuis 8 ans je suis logé dans une chambre à 40 F par mois, je mange dans une autre pension, et paie, pour me reposer ou m’abriter quand il pleut, un atelier que je suis content quand j’y suis pas car il a 2.80 m sur 9.80 m. Il y fait humide et ça pue le moisi.
De ces trois domiciles, j’y suis jamais fixé dans aucun plus d’une heure car je travaille au jardin. Mon rêve, c’est d’avoir un endroit où je puisse me reposer après ma journée de travail en plein air qui n’est pas toujours agréable. J’ai vu depuis longtemps un grand atelier qui est à louer. Je vois la possibilité d’y loger aussi mais pour ça il faut que je fasse venir toutes mes affaires de Paris. Pour cela tu sais ce qu’il faut quand on a rien. Je me décide à te demander le nécessaire car j’apprends que tu es possesseur du bronze des trois biches. Cela m’a coûté à moi trois mois de travail et 800 F de fonte payée à Hébrard, je t’en demande 1 000 F. Avec ça je pourrai m’installer et résider ici encore 3 ans. Autrement je ne pourrais plus y tenir. Ecris-moi aussitôt que tu auras reçu cette lettre car je dois donner un mot affirmatif ou non au propriétaire de l’immeuble. Tu m’écris pas assez souvent. Vous êtes pas gentils, tous, vous me laissez bien seul. Ma belle-soeur Rina peut bien me donner des nouvelles de temps à autre. Comment vont les mioches et votre santé à vous tous, est-elle bonne ? La mienne, grâce à Dieu, est des moins mauvaises. Je vous embrasse tous.
Pempa

En 1914, c’est la guerre. Rembrandt, ne pouvant être mobilisé en tant qu’étranger, s’engage comme brancardier volontaire dans une section Belge de la Croix Rouge établie au Zoo d’Anvers. La ville subit de lourds bombardements, les victimes sont innombrables et Rembrandt accomplit sa tâche avec un héroïsme qui lui vaudra d’être nommé Citoyen d’Honneur par la ville d’Anvers. Il est intéressant de noter que son père Carlo aura la même conduite héroïque au même moment à Pierrefonds. Mais les horreurs de la guerre sont trop difficiles à supporter pour un Rembrandt à l’équilibre psychologique déjà fragile et il obtient, au moment de la débâcle fin 1914, grâce à son ami François Crozier, Consul Général de France à Anvers, un sauf-conduit qui lui permet de rejoindre l’Italie via la Hollande. Il passe quelques mois à Milan chez sa soeur Deanice (chez qui Ettore a également laissé sa famille), et tente de se faire incorporer dans l’armée de son pays natal. Mais sa classe d’âge n’est pas mobilisable et il s’installe à Paris à l’automne 1915, tout d’abord rue Magdebourg, puis rue Joseph Bara dans un atelier à Montparnasse.

Malgré la guerre, et sans doute pour oublier toutes les horreurs dont il a été le témoin, Rembrandt se remet au travail. Ettore s’est également installé à Paris, dans son appartement du 20 rue Boissière, mais il travaille énormément à la création de ses moteurs d’avion, 8 puis 16 cylindres, destinés aux forces alliées. Malgré leur proximité, ils se voient peu. Rembrandt sculpte alors pour le Comte de Gramont un Christ grandeur nature, le “Christ en Croix”, qui sera à la fois son chef-d’oeuvre et une de ses dernières oeuvres.

Le samedi 8 janvier 1916, âgé de 31 ans, Rembrandt Bugatti met fin à ses jours en s’empoisonnant au gaz d’éclairage, après avoir assisté le matin même à une messe en l’Eglise de la Madeleine, à Paris. On le trouve dans son atelier de Montparnasse, étendu sur son lit dans une tenue de fête irréprochable. Un bouquet de violettes et deux lettres sont posées sur sa table de chevet : une pour le commissaire de police du quartier, l’autre pour son frère Ettore. Il meurt peu après son transfert à l’hôpital Laennec. Malgré son suicide, l’Eglise autorise des obsèques religieuses en l’église Notre Dame des Champs, dans le quartier de Saint Germain des Prés. Il est inhumé dans le caveau familial de Dorlisheim, tout à côté de Molsheim.

Sa dernière oeuvre, représentant une lionne écrasant un serpent, sera signée par Ettore Bugatti avec la phrase : “ dernière oeuvre de mon frère - Paris 8 janvier 1916 ”. A la demande d’Ettore, Albino Palazzolo, le maître de forge Milanais d’Hébrard qui avait été embauché grâce à Rembrandt, exécute un masque mortuaire de Rembrandt, aujourd’hui au musée d’Orsay à Paris.

Les oeuvres de Rembrandt Bugatti figurent dans les plus grandes Collections et les plus grands Musées mondiaux.

Auto-portrait de Rembrandt Bugatti,
vers 1905

Portrait photographique de Rembrandt Bugatti,
probablement vers 1906 - 1908

Très beau portrait photographique de
Rembrandt Bugatti, en 1902 à Milan

Toujours d’une élégance vestimentaire parfaite, comme son père Carlo et son frère Ettore, Rembrandt Bugatti dessinait souvent lui-même ses vêtements

Rembrandt Bugatti au Zoo d’Anvers vers 1907, en train de sculpter une de ses oeuvres face à son modèle ...

Rembrandt Bugatti expose à la Société Royale de Zoologie d’Anvers en 1910

Rembrandt Bugatti au Zoo d’Anvers en 1907

Rembrandt Bugatti au Zoo d’Anvers, nourrissant un faon. Derrière lui, ses modèles en plâtre. Date inconnue (c. 1908-1910)

Rembrandt Bugatti au Zoo d’Anvers en 1909, en compagnie d’une cigogne

Rembrandt Bugatti (à droite) avec des amis au Zoo d’Anvers en 1908

Rembrandt Bugatti devant une de ses plus anciennes sculptures connues :
“ Le retour du pâturage ”

Rembrandt Bugatti à Paris en 1907, dans l’atelier de Josué Dupon, devant sa célèbre sculpture : “ Lutteur debout ”.

Bronze de Rembrandt Bugatti : “ Eléphant dressé jouant ” - 1904
Servira de modèle pour la mascotte de radiateur de la Type 41 Royale en 1928

Mascotte de radiateur de la Type 41 Royale, en argent, sur le modèle d’une sculpture de Rembrandt Bugatti : “Eléphant dressé jouant” réalisée en 1904

Une des rares sculptures de nu féminin réalisées par Rembrandt Bugatti :
“ Phryne ” - 1906

Même année, 1906, pour cet autre nu féminin réalisé par Rembrandt Bugatti

Panthère couchée - 1904

Couple de panthères marchant - 1904

Atlhète nu au repos - 1907

Eléphant blanc mendiant - 1908

Chien et deux chiots entre ses pattes - 1908

Jaguar accroupi - 1908

Grand tigre royal - 1913

Panthère marchant - 1909

 

 

 

 

Fac-simile de la signature de Rembrandt Bugatti et du cachet de fonderie d’Hébrard

Affiche de l’exposition Rembrandt Bugatti à la Société Royale de Zoologie d’Anvers en mai-juin 1910 (illustré par un auto-portrait)

Extrait d’une lettre manuscrite adressée en 1911 par Rembrandt Bugatti à son frère Ettore “ Soit rosse avec les hommes, gentil avec ta femme, Dieu avec tes enfants, et bon pour les animaux, ton frère qui vous embrasse tous de tout son âme ”

Masque mortuaire de Rembrandt Bugatti réalisé à la demande d’Ettore par le sculpteur Albino Palazzolo, maître de Forges chez Hébrard, le 8 janvier 1916


Sources :
- L’Adieu à Bugatti - Patrice de Meritens - Editions Albin Michel - Paris - 2000
- Bugatti, les meubles, les sculptures, les autos - E.L.A. La Différence / Galerie Beaubourg - Paris - 1995
- Die Bugattis - Museum fur Kunst und Gewerbe - Hamburg - 1983
- Les Bugatti d’Alain Delon - Les Editions de l’Amateur - Paris - 1988